Partager l'article ! André GOUNELLE - Autre son de cloche 2010: L’AVENIR DE DIEU Que veut dire le titre que j ...
L’AVENIR DE DIEU
Que veut dire le titre que j’ai donné à cette conférence, « l’avenir de Dieu » ? De quoi s’agit-il exactement ? À cette question, trois réponses différentes sont
possibles.
On peut d’abord comprendre que cet avenir concerne l’être même de Dieu. La tradition philosophique et religieuse qui le déclare immuable a-t-elle raison ? Dieu reste-t-il toujours pareil,
identique, ou évolue-t-il, se transforme-t-il, et si oui, que deviendra-t-il demain ? En tout être humain, se conjuguent continuité (il est toujours la même personne) et différence (au fils
des ans et des expériences, il change). Est-ce également vrai, en va-t-il de même pour Dieu, et, si oui, en quoi demeure-t-il semblable à lui-même et dans quelle mesure se modifie-t-il? Ces
interrogations portent sur la nature même du divin ou de la divinité.
On peut donner un tout autre sens à mon titre et comprendre qu’il se rapporte non pas à l’avenir de Dieu lui-même, mais à l’avenir que Dieu nous offre et nous ouvre, à l’avenir qu’il nous prépare
et auquel il nous invite. La Bible proclame que Dieu fait toutes choses nouvelles. Il nous appelle à devenir de nouvelles créatures et travaille à la venue d’un monde différent, que le Nouveau
Testament appelle « le Royaume de Dieu ». Albert Schweitzer a souligné l’importance de l’eschatologie dans la prédication de Jésus et dans les écrits des apôtres. Eschatologie veut dire
ce qui vient en dernier lieu, ce qui est l’aboutissement ; ce mot désigne le but que Dieu poursuit pour chacun de nous et pour l’univers en son ensemble. Dans cette deuxième perspective, il
s’agit de la place de l’attente et de la nature de l’espérance dans la vie croyante.
Et puis, troisième manière de comprendre le titre de ce soir, parler de l’avenir de Dieu peut vouloir dire s’interroger sur l’avenir de la croyance ou de la foi en Dieu parmi les humains.
Va-t-elle s’amenuiser, diminuer, peut-être se perdre ? Va-t-elle, au contraire, subsister, voire se développer dans les mêmes termes qu’hier et aujourd’hui ou sous des formes différentes ?
Certains prédisent la fin de la religion ; d’autres croient plutôt à son renouveau à travers, ou non, de mutations. Qu’en penser ? Le questionnement porte ici sur les orientations de
notre époque et sur les réponses que les églises ont à lui apporter
Trois pistes possibles, donc. En fait, dès qu’on s’engage sur l’une d’elles, on s’aperçoit vite qu’elles se croisent, se recoupent, se rejoignent, que chacune renvoie aux deux autres. On ne peut
pas vraiment les séparer. Je ne vais donc pas choisir entre elles, mais tenter de les tisser ou de les nouer ensemble. Je vous propose un parcours en deux temps. Je me demanderai, d’abord, ce
qu’il en est aujourd’hui de l’affirmation de Dieu. Je m’interrogerai ensuite sur notre religion ou notre spiritualité, sur le rôle qu’y joue l’avenir.
Une crise à affronter
La « mort de Dieu »
Commençons par la situation actuelle. Qu’aujourd’hui, le discours sur Dieu, la notion de Dieu, la croyance en Dieu connaissent une crise ne fait guère de doute. On observe un retrait, voire un
effacement de Dieu de la vie et des préoccupations de nos contemporains. Alors que pendant des siècles, il paraissait partout présent, actif, évident, et que tout le monde, ou presque, lui
rendait un culte, plus ou moins fervent, voilà qu’il s’éclipse, s’évanouit et disparaît de l’horizon de la majorité des gens. Selon des sondages récents, la moitié des français se disent athées
et le nombre de ceux qui se déclarent croyants ne cesse de baisser. Deux remarques viennent, cependant, nuancer et tempérer ce constat.
D’abord, le recul du religieux touche principalement l’Europe occidentale, c’est-à-dire une partie assez restreinte de l’humanité. Il est moins fort dans les pays de l’Est européen et en Amérique
du Nord ; il est assez faible ailleurs. Nous sommes plutôt une exception, un cas particulier ; on ne doit pas généraliser et étendre au monde entier ce qui se passe dans la petite
province du globe que nous habitons.
Ensuite, depuis une vingtaine d’années, on parle, pour s’en réjouir ou s’en inquiéter, d’un retour, d’un regain du religieux, sous diverses formes : développement de spiritualités nouvelles,
ou de groupes plus ou moins sectaires, ou encore d’églises dites « évangéliques », à tendance fondamentaliste ou pentecôtisante, sans compter la forte présence de l’Islam.
Il n’en demeure pas moins pas que dans notre monde, le recul de la croyance en Dieu apparaît évident et impressionnant. Pour le décrire, on a utilisé, il y a une quarantaine d’années, une
expression qui a fait choc, celle de « la mort de Dieu ». Devant cette situation, comment réagir ? À cette question, on propose quatre grandes réponses que je vais rapidement
exposer.
Conserver
La première estime qu’on ne doit surtout rien changer. Les Églises ont pour mission de maintenir contre vents et marées les doctrines, les liturgies, les manières traditionnelles de penser, de
croire et de vivre. Il faut continuer de parler de Dieu, d’enseigner le catéchisme, de célébrer des offices exactement comme avant, à l’époque de nos pères et de nos aïeux. La religion n’a pas à
tenir compte du monde qui change, elle se caractérise par une stabilité et une permanence qui lui sont essentielles. Dans cette perspective, Dieu a un avenir dans la mesure où il reste ce qu’il
était dans le passé ; ou, plutôt, Dieu n’a ni passé ni avenir ; il est toujours identique à lui-même.
Il y a trente ans, on estimait que les conservateurs représentaient une survivance en voie d’extinction. Aujourd'hui, on en est moins sûr. À travers ce qu’ils disent et font, incontestablement
quelque chose atteint des gens. Leur discours a toujours de l’impact et de l’attrait. Pourtant, je ne pense pas qu’ils aient raison. D’une part, parce que leur option éloigne de Dieu ceux qui
cherchent, s'interrogent, se posent des questions, essaient de réfléchir ; elle leur donne le sentiment que le christianisme est une superstition d’un autre âge. D’autre part, elle repose
sur une illusion. Depuis ses origines, le christianisme n’a pas cessé de changer. Il s’est adapté successivement à la culture gréco-latine, à la mentalité féodale, à la pensée classique, à la
modernité. Il s’est, certes, toujours efforcé de transmettre le message évangélique, mais chaque fois il l’a présenté autrement et s’est organisé différemment, en fonction des catégories de
pensée et des modes de vie qui avaient cours dans le monde qui l’entourait. Il s’est fait juif avec les juifs, grec avec les grecs, il s’est transformé au fur et à mesure que les cultures
évoluaient ou se succédaient. En fait, les conservateurs ne maintiennent pas la religion éternelle, mais les formes religieuses datant de leurs grands parents et en passe de devenir désuètes.
Dieu, selon la Bible, a une histoire, ce qui veut dire que son avenir diffère de son passé.
Rénover
À la crise de la croyance en Dieu, on propose, dans les milieux chrétiens, une deuxième réponse qu’on peut appeler « rénovatrice ». Elle pense que le rejet de Dieu, vient de ce qu’on en
a une image déformée, une idée inexacte. La responsabilité en incombe, pour une part, aux églises ; ce qu’elles ont enseigné et prêché sur Dieu n’est pas faux, mais maladroit, obscur et
inadapté. Elles doivent s’efforcer de mieux le présenter. Dieu aura un avenir parmi les hommes si on le toilette, si on le débarrasse des vêtements qu’on lui a fait porter autrefois et si on le
revêt de nouveaux habits. Dans nos villes, on a nettoyé des immeubles et des monuments qu’avaient noircis la saleté, les fumées et les gaz d’échappement. On leur a ainsi rendu jeunesse et beauté.
On pourrait dire que, de même, au fil des âges, quantité de pollutions ont obscurci la réalité de Dieu et empêchent de le percevoir dans sa vérité. Les conservateurs veulent qu’on ne touche pas à
la façade polluée, parce qu’ils la croient originelle et indissociable de la vérité permanente du bâtiment. Les rénovateurs, au contraire, estiment un ravalement nécessaire ; il ne modifie
pas la structure et l’agencement de l’immeuble, mais il lui donne une autre apparence ; on découvre ce qu’auparavant on ne voyait ou on ne regardait pas ; on se prend à admirer et à
aimer ce qu’on trouvait insipide ou laid.
Les rénovateurs estiment qu’on doit penser et vivre Dieu autrement que dans le passé, en utilisant des notions et des catégories différentes. Il ne s’agit pas de penser et de vivre un autre Dieu,
mais de penser et vivre autrement le même Dieu, celui de l’évangile. Les conciles des quatrième et cinquième siècles ont élaboré une doctrine de Dieu en fonction de leur temps et ils ont eu
raison. Aujourd’hui, il nous revient de penser la réalité du Dieu de l’évangile en tenant compte de la culture contemporaine. Nos doctrines sont modifiables et améliorables. Les protestants
aiment à dire : ecclesia reformata quia semper reformanda, la Réforme n’est jamais finie, elle doit toujours être poursuivie ; cela vaut pour les liturgies, les rites, la piété,
l’organisation des communautés et aussi pour les doctrines.
Éliminer
La troisième réponse, plus radicale, préconise l’abandon de la croyance en Dieu, tout en gardant un lien avec l’évangile. Selon elle, Dieu appartient à un passé révolu, il n’a pas d’avenir. Par
contre les valeurs évangéliques en ont, ou du moins en auront si le christianisme renonce à affirmer l’existence d’un être surnaturel ou transcendant, s’il prend acte de la mort de Dieu et
l’accepte.
Pour ces athées chrétiens, l’église primitive a exprimé le message évangélique en des termes mythologiques qui correspondaient aux croyances du Moyen Orient antique (la descente sur terre d'un
être divin, qui y remonte après son passage sur terre). Un peu plus tard, les chrétiens ont formulé ce message en se servant des catégories métaphysiques de l’hellénisme (doctrines de la trinité
et de l'incarnation). Aujourd'hui, la mythologie et la métaphysique n’ont plus cours, et, pour que le message évangélique soit entendu, il faut l'annoncer dans des catégories humanistes adaptées
à la culture sécularisée de notre temps.
En quoi consiste le message évangélique? Pour les chrétiens athées, il nous appelle à une existence menée dans le respect des autres et en harmonie avec soi-même. Cet appel, Jésus l'a fait
entendre en le rattachant à Dieu, parce qu'il partageait les convictions de son temps et de son peuple. Mais il importe de distinguer le message et le langage. Dans un langage théiste, il délivre
un message humaniste qui dit comment doit vivre un être humain digne de ce nom. Dans son existence, dans sa personne, Jésus a incarné non pas la divinité, mais l’humanité authentique. Il est
l'homme véritable, comme aucun autre homme n'a su l'être. Les chrétiens athées ne croient pas en Dieu, mais en Jésus-Christ et, à leurs yeux, Dieu ne joue pas un rôle essentiel dans la
prédication évangélique. Jésus le mentionne comme il parle des anges, des démons, ou des cieux au-dessus de la tête, parce qu’à son époque on s'exprimait et on pensait ainsi. On peut recevoir son
message et en vivre en laissant tomber ces croyances périphériques et dépassées. Cette troisième réponse rejoint un courant de pensée laïc, non chrétien, qu’illustre bien le philosophe André
Comte-Sponville quand il préconise, une « spiritualité sans Dieu », et qu’il écrit : « dans le christianisme, tout est vrai, sauf le bon Dieu ».
Ce christianisme athée, bien que défendu par des gens que j’estime, ne me convainc pas. Certes, bien des représentations de Dieu qui avaient cours autrefois et naguère, sont devenues aujourd’hui
difficilement recevables et on a de la peine à y adhérer. Il ne s'ensuit nullement que des représentations différentes soient impossibles et que la croyance en Dieu n’ait pas d’avenir. Pour
prendre une comparaison, nous savons que la connaissance et l’image du système solaire qu'on avait au premier ou au seizième siècle sont fausses. Personne n'en conclut que le système solaire
n’existe pas ou a disparu.
Changer de religion
Je mentionne, enfin, une quatrième réponse. Le Dieu qui s’évanouit et disparaît, dit-elle, c’est celui que présente la Bible. Mais il y a dans le monde quantité d’autres religions, en particulier
en Orient, et c’est de leur côté que Dieu a un avenir. Ainsi Arnaud Desjardins, né et élevé dans le protestantisme, écrit que le Dieu chrétien est bien mort, mais nullement « le sens du
sacré ... la certitude qu'il existe une dimension supra humaine de la vie ... En Occident, à l'heure actuelle, Dieu ressuscite sous la forme d'un intérêt immense ... pour le bouddhisme et
l'hindouisme ». À la différence du judaïsme, du christianisme et de l’Islam, ces religions orientales cherchent la vérité, le sacré, le divin dans les profondeurs de l’être humain et non en
dehors et au dessus de lui, dans une révélation venant de plus haut que lui. Les religions qui prétendent reposer sur une autorité extérieure et supérieure à l’homme, ce que dans le langage
philosophique et théologique on appelle la transcendance, auraient fait faillite et on pense que vont leur succéder les religions de sagesse pour qui Dieu ou le divin se trouve non pas ailleurs
mais en nous.
J’ai passablement dialogué, il y a quelques années, avec des bouddhistes et des schintoïstes japonais. Je ne mets pas en doute que nous ayons des choses à en recevoir et en apprendre, par
exemple, l’importance de la vie intérieure, trop négligée par le christianisme européen depuis deux siècles. Toutefois, ces religions présentent aussi des carences, des manques, des faiblesses.
J’ai le sentiment que plutôt qu’une solution de remplacement, elles apportent des compléments ou des remèdes à certaines des insuffisances du christianisme occidental. De plus, ceux qui
aujourd’hui s’en réclament en Europe le font en général superficiellement, sans se soumettre à toutes les exigences qu’elles comportent. Ils ne vont pas très loin, et ils y cherchent souvent plus
une aide psychologique qu’une réponse à la question du sens de la vie.
Dieu et l’avenir
J’en arrive à ma seconde partie. Parmi les quatre options que je viens de présenter, vous l’avez probablement senti, je penche pour la deuxième, celle qui préconise une rénovation du
christianisme. Dans cette perspective, je vais maintenant aborder successivement trois points : d’abord l’avenir ou l’évolution de la doctrine de Dieu ; ensuite l’avenir ou les formes
nouvelles de la perception de Dieu ou du sacré (par sacré, j’entends une puissance qui nous touche et qui nous dépasse, qui nous habite tout en venant d’ailleurs) ; enfin, troisième point,
le rôle ou la place de l’avenir dans la relation du croyant avec Dieu.
L’avenir de la doctrine de Dieu
Quand on parle de Dieu, quelle idée ou quelle conception en a-t-on ? Celle que la culture occidentale a privilégiée nous paraît souvent aller de soi, et pourtant se révèle à l’examen fragile
et sujette à caution. Ainsi, on a fait de Dieu un fondement plutôt qu’un mouvement, on a vu en lui la puissance qui maintient l’ordre existant plutôt que celle qui fait toutes choses nouvelles,
on l’a considéré comme tout-puissant, immuable, intemporel. Ces qualifications conviennent-elles vraiment à Celui que la Bible appelle Dieu, à Celui que Jésus nomme son Père céleste ? On
peut légitimement en douter.
Sans entrer dans les débats complexes sur l’être ou la réalité de Dieu, je prends un seul exemple, souvent cité aujourd’hui et, en effet, caractéristique de l’évolution de la pensée. On a,
largement et généralement, attribué à Dieu la toute-puissance, ce qui, pour beaucoup, signifie qu’il décide de tout, que n’existe et n’arrive que ce qu’il veut. Il serait donc responsable
des malheurs qui s’abattent sur les humains, c’est lui qui leur enverrait ou qui permettrait les maladies, les accidents, les catastrophes, les guerres, etc. Beaucoup se sont révoltés contre
ce Dieu tout puissant et l’ont refusé. Ils ont estimé que la misère et la souffrance réfutaient son existence ; ainsi, Camus a écrit qu’il ne pouvait pas croire en Dieu dans un monde où des
enfants souffrent et meurent. Autrefois acceptée sans difficulté, la toute-puissance est devenue un des obstacles majeurs à la croyance en Dieu. De plus, c’est une notion obscure et
contradictoire qui ne résiste pas à un examen critique tant soit peu approfondi.
La Bible l’affirme-t-elle ? Longtemps on l’a cru ; pourtant c’est loin d’être sûr. La Bible raconte que Dieu ne fait pas tout ce qu’il veut. Il connaît des revers et des échecs. Il se heurte
à des résistances, voire à des refus de la part des humains. Des adversaires s’opposent à lui, ces puissances du mal que symbolisent, de manière mythologique, le diable et les démons. On ne
trouve jamais le terme de « toute-puissance » dans les écrits bibliques. Ce sont les traducteurs qui l’ont, en toute bonne foi, introduit dans nos versions pour rendre le mot hébreu El
Shaddai et le mot grec pantocrator. El Shaddai est un terme énigmatique. On suppose, ce n’est pas certain, qu’il veut dire le Dieu montagnard ou le Dieu du désert. Pantocrator, un mot rare
en grec classique, désigne celui qui se situe au sommet d’une hiérarchie, comme le capitaine d’un bateau ou le gouverneur d’une province, qui exerce un commandement certes, mais ne dispose d’une
puissance absolue. Pantocrator se rencontre essentiellement dans le livre de l’Apocalypse qui parle non pas de la situation actuelle, mais du monde futur où comme l’écrit l’apôtre Paul, sera
totalement en tous, ce qui n’est pas aujourd’hui le cas. La Bible n’affirme nullement que seule existe la puissance divine, qu’il n’y en a pas d’autres, que tout est déterminé par Dieu. Elle
proclame que la puissance divine, qui est celle de l’amour, ne sera jamais vaincue ni anéantie, qu’elle aura le dernier mot, qu’elle finira par l’emporter sur toutes les autres puissances, celles
de l’injustice, de la haine, et même de la mort.
On pourrait donner bien d’autres exemples de doctrines qui demandent non pas à être répétées purement et simplement, mais à être révisées et reformulées. Sans tomber dans le mépris du
passé, il a beaucoup à nous apprendre et à nous apporter, il importe de constamment réexaminer et repenser les croyances dont nous avons hérité, ce à quoi d’ailleurs nous aide le travail, à la
fois savant et intelligent, de nombreux théologiens contemporains. La doctrine n’est pas figée, si elle a un passé et elle a aussi un avenir ; elle est vivante, parce qu’elle parle du Dieu
vivant.
L’avenir du sentiment de Dieu.
Après avoir parlé de la doctrine, de la manière de penser et d’exprimer ce qu’est Dieu, dans le deuxième point de cette partie, je vais m’interroger sur la perception ou l’intuition qu’en on a,
autrement dit sur le sens du sacré ou sur le sentiment religieux. On dit parfois qu’aujourd’hui, les occidentaux sont devenus imperméables à toute dimension ou à toute vie spirituelles ; ce
qui dépasse le monde et l’humanité ne les toucherait plus ; ils y seraient insensibles. Est-ce juste ? Certaines analyses suggèrent que la spiritualité ne disparaît pas, mais prend des
formes nouvelles, parce que nous entrons dans des temps nouveaux, dans ce qu’on appelle parfois la « postmodernité ». Selon les découpages des historiens, après l'Antiquité et le Moyen
Age, viennent les temps modernes ; ils commencent au seizième siècle, avec la Renaissance, la Réforme et les grandes découvertes, ils culminent à la fin du dix-huitième et au dix-neuvième
siècles avec la Révolution française, l'indépendance des États-Unis, et l'industrialisation. Nous assisterions actuellement à l'émergence d'une période nouvelle, dont on ne sait pas encore ce
qu'elle sera, dont on peut seulement dire qu'elle suit la modernité, qu'elle vient après.
Parmi les caractéristiques, encore floues, de la postmodernité, on en mentionne souvent une qui se rapporte directement à notre question. Alors que la modernité a mis l'accent sur la raison
technique et calculante, la postmodernité, nous dit-on, privilégie, au contraire, l'art où, pour elle, se révèle, ce que l'humanité a de plus profond et de plus spécifique. Notre époque donne une
très grande importance à la danse, à la musique, à la peinture, etc. On afflue dans les musées comme naguère dans les églises, les concerts représentent des célébrations intensément suivies et
vécues. Les multiplex remplissent des fonctions analogues à celles des cathédrales au Moyen Age. Les grandes migrations pour des expositions et des festivals sauvages ou organisés ont pris le
relais des pèlerinages d'autrefois. Selon le philosophe canadien Charles Taylor, l’expérience qui ressemble le plus à celle du sacré telle qu’on la vivait naguère se fait aujourd’hui dans l’art.
Par son moyen ou à travers lui, nos contemporains se sentent touchés par quelque chose qui les dépasse, qui les exauce, qui les arrache au quotidien et les fait sortir d'eux-mêmes, qui suscite en
eux exaltation et enthousiasme, quelque chose à travers quoi ils pressentent l’appel et le dévoilement d'un sens. À vrai dire, ce n’est pas nouveau ; de tout temps, il y a eu une parenté
étroite entre le sentiment religieux et l’émotion esthétique. Mais il semble qu’aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas autrefois, l’art, raffiné ou populaire, recherché et délicat ou spontané
voire frustre, soit devenu sinon le dernier refuge de la spiritualité dans un monde sécularisé, du moins le lieu privilégié de sa manifestation.
S'agit-il d'une nouvelle religion qui viendrait prendre la place des Églises traditionnelles ? Je ne pense pas. Les êtres humains font l'expérience du sacré de diverses manières, grâce à ce
qu’éveillent en eux de belles œuvres, et aussi ailleurs : les uns en contemplant la nature, d'autres en cultivant leur vie intérieure, certains au travers d'entreprises diverses, culturelles,
politiques, caritatives, où ils s'engagent activement. Dans chaque cas, les églises n’ont pas suscité ou régenté l'expérience du sacré ; par contre, elles l’ont accompagné par une parole, la
parole évangélique, la parole de la prédication. Cette parole aide à comprendre ce qu’on vit. Elle fait entendre une interpellation qui empêche que le sentiment du sacré ne dégénère, qu’il
envoute, fascine, ensorcelle jusqu’à rendre fou. Elle maintient la distance et la différence entre Dieu et le moyen par lequel il nous touche et nous atteint. Une légende ancienne raconte que les
démons sont des anges déchus. Ange signifie « messager » ; le porteur de message devient diabolique quand il se donne ou qu’on lui donne plus d'importance qu’au message. Parce que
comme un ange, l’art nous touche de son aile en nous apportant quelque chose qui nous dépasse, il peut aussi devenir démon, rabaisser, déshumaniser. Il suscite le meilleur comme le pire, il
connaît des dérives. Les théologiens, les pasteurs, les guides spirituels doivent lui prêter la plus grande attention, car il semble bien que ce soit à travers lui qu’aujourd’hui la préoccupation
du sacré travaille le plus fortement l'humanité et touche le plus de gens. En même temps ils doivent entretenir une vigilance critique car toute émotion est ambiguë ou équivoque ; elle
risque toujours autant de cacher et de travestir que de découvrir et de révéler.
Les cultures et les sensibilités changent. J’ignore ce qu’il en sera demain. En tout cas, beaucoup pensent qu’aujourd’hui, l’avenir de la spiritualité est liée à l’art ; il serait ce qui
donne le mieux ou le plus à nos contemporains le sentiment d’une présence qui les dépasse et les habite, une intuition de ce qu’est Dieu.
L’avenir dans la foi en Dieu.
Après l’avenir de la doctrine, puis l’avenir du sens du sacré, voyons maintenant, troisième point de cette seconde partie, la place, le rôle, la fonction de l’avenir dans la foi et la vie
chrétiennes.
Le philosophe Luc Ferry a très justement noté que pour le croyant, Dieu est ce ou celui qui donne sens à sa vie. Dieu s’éloigne et disparaît quand il ne nous touche plus ni ne nous affecte ; il a
de l’avenir quand il donne sens à ce que nous sommes et faisons. Que faut-il entendre exactement par « sens » ? Ce mot peut se comprendre de deux manières différentes.
En premier lieu, on appelle « sens » ce qui marque l'aboutissement d'une quête, l'achèvement d'un parcours, le point final d'une interrogation, ce qui apporte la réponse à tous les
« pourquoi ? », ce qui procure la clef des énigmes de l'existence et en dissipe les incertitudes. Le sens ainsi compris marque un arrêt, un terminus ; quand on l’a découvert,
lorsqu’on l’a trouvé, il n’y a plus besoin de s’interroger, on n’a plus rien à chercher. On possède la vérité ; on a un savoir, sinon total, du moins suffisant et satisfaisant. Il n’y a plus
vraiment d’avenir, parce que tout a été donné, parce qu’on a obtenu l’essentiel, parce qu’il n’y a quelque chose d’autre, de plus ou de mieux à attendre ou à espérer.
En second lieu, « sens » désigne une direction, de même que le panneau de signalisation routière indique non pas qu'on a atteint le but, mais qu'il y a encore du chemin à parcourir. Il
est alors relance, étape nouvelle, trajet qui reprend et se continue. C'est en cette deuxième acception que j’associe le Dieu dont parle la Bible au sens. La foi ne nous donne pas toutes les
réponses, elle nous invite à une recherche constante et à des découvertes toujours nouvelles. Dans la Bible, les révélations divines qui se succèdent orientent vers autre chose
qu'elles-mêmes ; elles envoient toujours vers un avenir. Abraham ne vit pas d’un exaucement, mais d’une promesse. La loi donnée à Moïse au Sinaï génère l’attente d’un messie. Même le Christ,
révélation suprême de Dieu pour un chrétien, ne favorise pas une foi qui se contenterait de gérer ce qu'il a apporté ; il tourne les siens vers ce lieu ou ce temps à venir qu'il appelle le
Royaume de Dieu. Le Dieu biblique empêche de se contenter de ce qu’on sait, de ce qu’on croit, de ce qu’on a et de ce qu’on est. Il ne cesse d'inquiéter, d'appeler, d'interpeller. Quand on pense
être arrivé au port, il secoue et fait comprendre qu'on a à peine commencé le voyage. Quand on s’imagine le posséder, on l’a perdu ; lorsqu’au contraire, on s’interroge et qu’on cherche le
sens, c’est lui qui anime notre quête. Il ne met pas au repos, il remue et envoie plus loin. Dieu ne nous offre pas un immeuble où nous installer, il ouvre des chantiers, il nous fait entrer dans
un projet, il nous met sur un chemin à parcourir, il nous assigne un but. J’ignore quel est le dessein de Dieu pour l’univers, mais son objectif pour nous me paraît clair : il vise notre
transformation, afin que les êtres bestiaux, monstrueux, aux cœurs de pierre que nous sommes trop souvent deviennent des êtres vraiment et authentiquement humains, aux cœurs de chair. Comme l’a
écrit le pasteur Charles Wagner, l’homme est une espérance de Dieu. L’avenir de Dieu, c’est l’homme à venir, l’homme véritable, cette nouvelle créature à l’image du Christ dont parle l’apôtre
Paul.
* * *
J’en arrive à ma conclusion. Quand en 1538, Olivetan, le cousin de Calvin, traduit en français, pour la première fois, la Bible, il choisit de rendre l’un des noms les plus fréquents de Dieu dans
l’Ancien Testament, le tétragramme Yahwe, par « l’Éternel ». Cette traduction, originale, on n’en trouve l’équivalent ni en allemand ni en anglais, a été reprise dans les versions
ultérieures jusqu’à nos jours. Elle a des mérites et peut se défendre. Elle a cependant un gros inconvénient. À la différence de la pensée sémite, la philosophie hellénistique définit l’éternité
par l’absence de temps ; sous son influence, on a considéré que si Dieu est éternel, il n’est pas temporel, ce qui s’accorde mal avec l’affirmation que Dieu est vivant et qu’il est
historique. Dans la Bible, on ne dit pas tellement de Dieu qu'il est, comme est un objet stable, fixe et inerte, mais qu’il sera ou qu'il vient. La foi biblique perçoit, expérimente Dieu comme un
mouvement, un dynamisme, un appel, non pas comme un établissement ou une institution. Elle ne parle pas d’un être intemporel et statique, elle témoigne d’une puissance qui vit et suscite du
nouveau. Dieu, même s’il a agi dans le passé, même s’il se manifeste dans notre présent reste toujours et essentiellement avenir, il invite et conduit à autre chose que ce qui est, il nous
appelle à nous laisser emporter et rénover par son souffle, à participer à son action transformatrice en nous et autour de nous.
André Gounelle